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(des formes de vie) par franck leibovici

(des formes de vie)

          face à une œuvre d’art, je me demande souvent quelle forme de vie se trouve derrière. c’est-à-dire, quelle forme de vie son auteur a mis en place pour que la production d’une telle pièce soit rendue possible. je me demande aussi, inversement, quelle forme de vie découle de l’œuvre qui est devant mes yeux. par exemple, si elle semble avoir demandé une grosse production, je me dis qu’elle a nécessité de l’argent et des assistants, il a peut-être fallu même faire appel à des entreprises extérieures. je vois alors l’auteur à la tête d’une petite entreprise avec ses coûts, ses contraintes économiques, ses échelles de travail, son emploi du temps modelé par toutes ces choses – travaille-t-il quotidiennement ou uniquement à la commande, lorsque la pièce est financée, lorsqu’il connaît l’espace qui le recevra? quand je vois un dessin, à l’inverse, je me demande si l’artiste dessine tous les jours. pour cela, il n’a besoin de rien, si ce n’est d’une feuille et d’un crayon. ce sont des technologies efficaces, légères, mais qui, elles aussi, déterminent une forme de travail particulière, une économie, un type d’espace d’exposition qui leur est propre. évidemment, telle pratique n’est pas supérieure à telle autre, et évidemment, ces deux exemples ne sont pas, non plus, exclusifs l’un à l’autre: un même artiste peut avoir plusieurs pratiques, plusieurs échelles.

          je me souviens d’artistes qui articulaient très fortement leur pratique à la forme de vie qu’ils s’étaient choisis: l’un aimait acheter des livres, les lire, les offrir, passer du temps avec ses amis, faire des jeux de mots, etc. sa pratique artistique reflétait tout cela. un autre n’aimait rien de plus que la cueillette aux champignons et il voulait composer sa musique comme une promenade au hasard dans une forêt. un autre encore considérait que son entourage devait se comporter idéalement, aussi idéalement que sa manière d’envisager la poésie qui était, fondamentalement, éthique – beaucoup, en le voyant vivre, le décrivaient comme fou, et sa poésie, incompréhensible. tel autre, enfin, voyait dans les marchands ambulants le symbole de la société dans laquelle il vivait : ils traversaient la ville le matin, la retraversaient le soir, traînant toute la journée leur petite échoppe, ne se fixant jamais. alors, bien que monumentales, ses sculptures pouvaient se plier dans une petite boîte qu’il transportait, à la fin de l’exposition, sous le bras.
          je me dis que ce doit être le cas pour chacun d’entre nous: nos formes de vie et nos pratiques sont intimement liées.

          une forme de vie est un terme un peu vague. je dirais que c’est un ensemble de pratiques, de gestes, de positionnements éthiques, politiques, économiques. mais quand j’essaie de m’imaginer ce que sont vos différentes formes de vie et vos pratiques, j’avoue que l’image mentale que j’obtiens est assez floue. j’avoue que je n’en sais rien. je me dis pourtant que ce serait quand même important que d’être capable de voir qu’une œuvre d’art ne se réduit pas à un bibelot à poser sur une cheminée ou à décorer un salon ou un musée, mais qu’elle est un processus, qu’elle est une façon de rendre compte d’un processus, une étape en fait, une façon de noter les choses à un moment donné, façon qu’on aurait montée en bricolant, qu’une œuvre indique aussi et surtout la forme de vie que son auteur essaie d’inventer pour lui-même, refusant des formes de vie toutes faites.

          les pratiques qui m’intéressent ne nécessitent pas une grande virtuosité technique, elles peuvent d’ailleurs être absolument non artistiques, mais elles sont déterminantes dans notre travail. le romancier haruki murakami dit qu’il ne pourrait écrire s’il ne pratiquait pas quotidiennement la course à pied. comment articule-t-il le marathon à l’écriture? je n’en sais rien, mais je comprends qu’une forme de vie fonctionne un peu comme une boîte à outils: il y a divers éléments qui servent les uns avec les autres (un marteau, un clou) sans que l’un ne soit nécessairement la cause directe de l’autre (en soi, courir n’a jamais eu comme effet direct la production d’un roman). tel autre artiste qui travaille sur la guerre civile au liban collectionne, au fil des jours, à beyrouth, les briquets-lampe de poche que produit le hezbollah – ils disent, selon lui, beaucoup d’une situation géopolitique instable, beaucoup des rapports de forces en présence. on est loin de la course à pied, mais en est-on vraiment si loin?
          décrire ou représenter ses pratiques, gestes et formes de vie : cela peut être des collections que vous avez constituées, et qui soutiennent votre travail, ou qui sont le résultat de la répétition au quotidien de vos gestes (mais peut-être éviterons-nous les collections «reliquaires» ou «autobiographiques», car tel n’est pas le propos), cela peut être aussi un dessin par lequel vous tenteriez de représenter ces pratiques. en fait, tout ce qui permettrait de déclencher, chez le spectateur, l’expression suivante: «ah ! c’est aussi cela le travail de x!».

          je me dis donc que parfois nos pratiques, nos gestes inventés produisent notre travail, que, parfois, ils le rendent possible, ou parfois lui donnent son sens, etc. c’est variable.
          afin de m’aider à diminuer l’opacité de ces images mentales, cette lettre voudrait ouvrir une enquête. elle circule parmi vous. en bon véhicule, elle voudrait pénétrer dans vos ateliers, dans votre quotidien, suivre vos gestes, vos postures mentales. si vous acceptiez d’y répondre par un court texte (de quelques lignes à une page), ou par des images, des vidéos, des fichiers sons, que sais-je encore?, nous pourrions peut-être avoir une idée un peu plus claire, mais surtout plus exacte de ce que c’est que de produire une œuvre – une image dont, peut-être, le marché ne rend pas clairement compte.

          la forme que les résultats de cette enquête emprunteront est encore inconnue (publication? performances, conférences? expositions?). mais elle sera d’abord la forme que vous aurez bien voulu lui donner. je sais que l’exercice n’est pas des plus aisé (éviter des formules slogans, arriver à rendre haptique un savoir à partir de techniques à inventer, surtout arriver à transformer en représentation quelque chose qui, à ce jour, n’a pas de représentation). certains d’entre nous ne s’y sont peut-être même encore jamais risqués. je prévois pourtant un résultat du plus haut secours.

bien amicalement

franck leibovici.